Un cas d’acné

Mme A, âgée de 48 ans vient me voir parce que dit-elle, elle souffre de boutons d’acné, depuis l’âge de 12 ans.

« Avoir encore de l’acné à mon âge » soupire-t-elle.

Se situant à l’exact milieu d’une fratrie de six enfants, elle a vécu son enfance à la campagne. Enfance que l’on pourrait qualifier de grise, ne lui ayant pas laissé de bons souvenirs. « Nous ne partions jamais en vacances. Je n’avais donc jamais rien à raconter« . Peur qu’elle amène avec elle en séance, redoutant de n’avoir rien d’intéressant à raconter.

L’impression qu’elle donne au premier abord est effectivement celle de quelqu’un qui souhaite par dessus tout passer inaperçu. Surtout, qu’on ne la remarque pas. Or, à ses yeux, l’existence de ses boutons ne peuvent qu’attirer l’attention sur elle, mais une attention malveillante. A l’image de celle de sa mère qui à chaque rencontre ne manque pas de s’exclamer : « Qu’est-ce que tu as comme boutons ! Et comme tu as grossi« .

Mère présentée comme tyrannique et omnipotente en même temps qu’incapable de réelles marques d’affection. A l’inverse, le père qui s’est suicidé voici quelques années (c’est elle qui l’a poussé au suicide dira-t-elle de sa mère), est présenté comme un homme « effacé« . Adjectif qu’elle emploiera souvent pour se qualifier elle-même.

Il semble que malgré certaines marques d’opposition à sa mère, Mme A., d’une façon générale, cède à celle-ci pour avoir la paix.

Ainsi, n’osant jamais lui dire clairement qu’elle l’importune en lui téléphonant de province trois fois par semaine, elle se contente au téléphone de lui dire quelques « hum, hum » tout en continuant à regarder la télévision. Il est clair que par ce moyen la mère cherche à garder contrôle sur sa fille, lui demandant des comptes sur les rares fois où celle-ci n’est pas présente au bout du fil.

En plus du symptôme mis en avant comme motif de consultation, elle « avouera » rapidement souffrir depuis la même époque que l’apparition de ses « boutons » d’une éreutophobie dont elle souffre encore aujourd’hui, entraînant de sa part le même type de réflexion que celle concernant son acné : « rougir encore, à mon âge !« .

Alors que je lui fais remarquer que ces deux symptômes coïncident à peu près avec la puberté, elle dira ne pas se souvenir de l’âge auquel ses règles sont apparues. Et elle ajoute : « quand un médecin m’en demande la date et que je ne sais que répondre, je me sens rougir« .

La patiente vit donc dans la hantise d’attirer l’attention sur elle par ce qui se révèle sur son visage alors qu’elle souhaite dans le même temps s’effacer aux regards des autres.

Quoi qu’il en soit, compte tenu que les entretiens ont lieu en face à face, je ne peux que remarquer le regard insistant et figé qu’elle pose sur moi. Ne me quittant que très rarement des yeux, elle me donne l’impression de téter avidement mon regard. Par contre le reste de son corps est volontairement le plus en retrait possible.

Ce n’est qu’au bout d’un certain nombre de séances qu’elle m’apprendra qu’elle gratte ses boutons parfois jusqu’au sang et qu’alors « c’est l’horreur« .

Il semble que le plaisir qu’elle dit éprouver de cette activité (qu’elle pratique de préférence le soir, dans la solitude – ce qui fait bien entendu penser à un substitut d’activité auto-érotique) et qui laisse donc des traces d’autant plus visibles se surajoute à la honte qu’elle dit souvent ressentir.

Je remarque alors à cette occasion le contraste entre son visage sans fard (si ce n’est une épaisse couche de fond de teint comme il se doit) et ses mains qui semblent seules porter les marques de la féminité et que l’on pourrait qualifier de mains de « femme fatale« ) : ongles longs impeccablement vernis de rouge, nombreuses bagues et bracelets de tailles respectables…

Comme si agressivité et exubérance étaient l’apanage exclusif de ses mains qui ont bien du mal à s’empêcher de s’acharner sur son pauvre visage.

L’agressivité qu’elle retourne ainsi contre elle-même semble à la fois symboliser celle qu’elle a dû emmagasiner contre sa mère et se présenter également comme l’agressivité de celle-ci, introjectée.

Les rêves au départ peu abondants et très courts, s’étofferont progressivement au cours des séances.

La volonté de se débarrasser de fardeaux issus du passé apparaîtra à plusieurs reprises dans des rêves où il est question de faire de grands ménages et de jeter divers objets à la poubelle – dont des jouets d’enfants qu’elle dit par ailleurs n’avoir pratiquement pas eu à disposition dans son enfance. II semble que dans la famille l’achat de jouets pour les enfants était considéré comme hautement superflu. Fréquemment l’agressivité contre la mère apparaîtra dans les rêves de façon transposée, dans la mesure où le rôle de la fille est jouée par sa propre fille s’opposant à sa mère.

Ainsi, elle rêvera qu’elle assiste à une scène où sa mère ayant acheté à sa fille ses habits de mariage, sa fille entre dans une violente colère contre sa grand-mère ; en effet elle lui a acheté une jupe blanche, mais un corsage de couleur rouge.

Dans la réalité c’est effectivement la mère qui a acheté à la patiente sa robe de mariage, la choisissant la plus austère possible (style « robe de bure » dira-t-elle en riant) alors que celle-ci aurait préféré une robe un tant soit peu plus élégante. Ambivalence de cette mère qui n’avait pas été elle-même « très sage » puisqu’elle s’était mariée déjà enceinte (chose non dite mais découverte par les enfants, en comparant date de mariage et date de naissance du premier enfant), mais qui n’aurait pas supporté que ses filles fassent de même.

Le rouge du corsage pourrait donc symboliser la honte que n’ayant pu elle-même assumer, elle aurait souhaité faire rejaillir en particulier sur ses filles (dans la famille les fils sont décrits comme des princes intouchables et incritiquables).

Je ferai alors remarquer à ma patiente qu’elle s’est présentée à la séance vêtue d’un corsage… blanc et d’un pantalon… rouge, ce qui provoquera tout autant son hilarité que sa stupéfaction devant un choix aussi… inconscient !

Elle aurait alors d’elle-même, dans ce choix, remis les choses à leur place, effectuant un redéplacement de la couleur de la honte, du haut vers le bas.

Quoi qu’il en soit, il semblerait que cette révolte contre l’omnipotence maternelle ait déjà été vécue pour une part dans son enfance, révolte cependant infructueuse.

A la suite d’une sévère maladie articulaire, on dû lui plâtrer le haut du corps durant plusieurs mois. On peut imaginer que cette contention forcée ait pu être interprétée par elle inconsciemment comme un châtiment consécutif à ses mouvements de révoltes. Pour l’heure et depuis lors Mme A semble vivre l’ensemble de sa vie sous le signe de la contrainte.

C’est en effet sous la contrainte qu’elle déclare venir me voir, comme pour suivre un « traitement » sous le mode médical. Pour l’instant il n’est pas question pour elle de pouvoir se dire, ou dire à l’autre, que cela serait aussi éventuellement le fruit d’un désir personnel.

Sans doute faudra-t-il pendant un temps profiter du fait que Mme A. se montre « obéissante » et se soumette à ce qui lui est conseillé de faire, jusqu’à ce que son désir propre puisse enfin rentrer en action et qu’elle devienne plus participative dans ce « traitement« .

Il conviendra également, autant que faire se peut, de faire en sorte qu’elle ne le vive pas comme quelque chose d’essentiellement « infligé » du dehors, ce qui pourrait venir alimenter ce que nous ressentons comme un intense masochisme de sa part.

Quoi qu’il en soit, s’il apparaît assez évident que, selon l’expression consacrée, Mme A. n’a pas encore rompu le cordon avec sa mère, l’on peut également se demander si pour l’heure, d’une certaine façon, elle n’est pas de façon plus primitive encore logée dans l’utérus maternel, d’où l’impossibilité extrême de rompre un quelconque cordon. Ses mesures de protection contre le monde extérieur, son isolement extrême – pas de sorties, pas d’ami(e)s – font effectivement penser à une vie intra-utérine, où le confinement n’est même pas ressenti comme vraiment pesant. En réalité Mme A. ne songe pas vraiment à s’en sortir, puisqu’elle ne peut pour l’instant réellement envisager de « sortir« .

Il apparaît que la notion de plaisir à vivre ou à jouir de quelque plaisir que ce soit est pour elle difficilement envisageable.

Il semble que l’un de ses rares plaisirs soit pour l’instant, sa journée de travail terminée, de prendre aussitôt sa douche pendant laquelle est se livre activement au « grattage » de ses boutons, principalement ceux situés dans le dos. Le moteur invoqué pour cette activité n’étant pas une quelconque démangeaison, mais plutôt le souhait de retrouver une peau nette et lisse, quitte à creuser dans sa chair et ce jusqu’au sang, pour extirper ces indésirables.

Le fait d’envisager l’éventualité d’une nouvelle vie amoureuse ne semble absolument pas faire partie de ses préoccupations.

Bien qu’elle se soit dit satisfaite dans ses rapports sexuels avec son mari, l’absence totale de vie sexuelle depuis son divorce, qui remonte à dix ans, ne semble aucunement lui manquer.

La seule chose qui semble vraiment lui importer est sa fille avec laquelle elle est consciente de reproduire quelque chose de la dyade mère-enfant.

Elle fera un rêve qu’elle qualifiera de cauchemardesque où sa fille lui apprend qu’elle est enceinte. Il est clair que l’apparition d’un tiers dans cette dyade lui apparaît comme passablement insupportable.

Quoi qu’il en soit au fur et à mesure des séances Mme A. commence à manifester quelques mouvements de révolte qui la surprenne elle-même. Ainsi, partageant depuis neuf années le même bureau qu’une collègue sensiblement plus jeune qu’elle, elle ose pour la première fois marquer son territoire et ne plus se laisser marcher sur les pieds. Celle-ci en effet, bien que du même niveau hiérarchique que notre patiente, s’autorisait à lui donner des ordres de façon fort désagréable. Mme A. parvint donc à lui « dire son fait » et à ainsi ne plus se laisser commander et manipuler.

A la suite de cet « incident » elle dira avoir ressenti pour la première fois la nécessité réelle de venir parler de ce qui s’était passé. Il semble donc que ce jour est comme à marquer d’une pierre blanche et signe là comme un premier changement manifeste dans son comportement d’extrême soumission.

Elle rêvera peu de temps après qu’elle chasse à coups de balai des rats qui s’étaient introduits dans son appartement.

Par ailleurs elle commencera également à prendre conscience de ce qu’elle aura répété de ses relations à sa mère dans sa soumission au désir de l’autre. Elle pourra alors sans trop de culpabilité s’autoriser vis à vis de celle-ci un début de discrète révolte qu’elle ne s’accordait pour l’instant que dans ses rêves et par l’artifice du déplacement.

Sans doute faudra-t-il encore un certain temps pour que la décharge pulsionnelle, ne pouvant s’exprimer que dans un retournement sur soi de l’agressivité (d’où l’excoriation), puisse trouver dans la verbalisation une issue plus féconde. C’est pour l’heure ce que notre patiente commence à entr’apercevoir en déclarant que jusqu’à présent, elle n’avait pas vu la nécessité de « mettre des mots » sur des vécus et des ressentis, nécessité dont elle ressent maintenant l’urgence et l’importance et qui donne l’impression dans sa façon d’exprimer la chose qu’il s’agit là pour elle, d’une véritable « révélation« .