La chape de 50kg

Présentation

J’ai suivi Monsieur S., 28 ans, atteint de psoriasis depuis l’adolescence, de janvier à novembre 2001, soit 21 séances à raison d’une fois par semaine, en face à face, avec analyse des rêves.

Monsieur S. a une allure de jeune cadre, un peu timide, pas d’une aisance folle, mais souriant. Il se plaint d’un psoriasis invalidant sur tout le corps, sauf le visage. Il a essayé de nombreux traitements (Soriatane, cortisone, UV B…) qui ne l’ont soulagé que momentanément.

Il m’est adressé par Danièle Pomey-Rey qui lui a « prescrit », outre un bilan de personnalité et une psychothérapie, du Daivonex.

Monsieur S. est issu d’une famille d’agriculteurs de province, père et mère travaillant à l’exploitation ainsi que le frère cadet (27 ans, célibataire). Lui-même reste très attaché à ses racines, bien qu’il ait fait des études d’ingénieurs, avec un premier job comme consultant en informatique et un deuxième comme responsable de la logistique industrielle dans un laboratoire (poste dans lequel il se plait, contrairement au précédent).

Sa souffrance, il dit la connaître ;

dans le domaine professionnel : il redoute beaucoup le contact avec la hiérarchie, peur d’aborder les gens, peur de se « planter ». Il est vrai que son premier job s’est très mal passé avec un chef très autoritaire. Cela l’a réellement marqué. « J’ai été humilié » et il porte encore cette rancœur en lui.

dans le domaine privé : il ressent une forte colère vis-à-vis de sa mère, un poids terrible à porter, une sensation d’étouffement. Il se sent en complet décalage entre vie citadine et vie paysanne : « je souffre de beaucoup de non-dits, du manque de parole et d’échanges. Ma mère est froide et sèche. J’appréhende sa présence, je n’ose pas l’affronter, je lui obéis comme un petit garçon. Je lui en veux de son manque d’écoute et de soutien. »

Le bilan de personnalité confirme l’introversion et le manque de spontanéité du patient. A cela s’ajoute une composante enfantine et ado : de nombreux tiraillements entre tendances et sentiments contraires, thèmes de castration, état de passivité et de dépendance, recherche intense d’affection pour trouver une sécurité. La conséquence est la tendance à se complaire dans un monde irréel (« Moi enfantin » au test de Szondi) et à vouloir être conforme, adopté (« Moi discipliné »). L’agressivité reste inhibée, toute une carapace s’est dressée, les affects bloqués à l’intérieur (dans les faits, il contient ou il explose). Tout le féminin maternel est vécu comme dangereux et il n’y a pas de choix identificatoire pour cette raison.

Psychothérapie

Le premier rêve rapporté, fait le soir de la consultation chez Danièle Pomey-Rey, porte sur son premier job.

Je rêvais que mon supérieur hiérarchique actuel me gueulait après, alors que pas d’habitude… J’étais devant l’ordinateur, tout atterré et j’avais une peur bleue. Il me ressortait tout ce qui n’allait pas. Ce n’était pas mon bureau actuel mais celui de mon ancien travail.

Monsieur S. se plaint d’avoir été humilié « Tu es le maillon faible de la chaîne » et il n’a pas eu les moyens de se défendre.

A l’adolescence, il se plaint aussi de ne pas avoir été écouté par sa mère.

Je n’osais plus rien lui dire, elle contrôlait tout. Avec les filles, je me serttais mal, je ne savais pas comment les aborder. J’étais très renfermé. Je regrette de n’avoir pas été capable de dialoguer. Cette peur de l’affrontement, je l’ai toujours eue, la peur d’entrer en conflit, d’être rejeté. A la maison, fallait ni dire, ni se plaindre. »

Il se souvient :

d’être allé vers sa mère (à l’âge de 5-6 ans) pour l’embrasser et d’avoir essuyé un « refus net et catégorique ».
de la nette préférence pour son frère (fort sentiment d’injustice).
qu’elle lui avait un jour tiré les cheveux et pincé les joues (« Je serrais les dents pour ne pas pleurer »).
de s’être enfermé dans sa chambre pour lire : « t’es pas bon à grand chose d’autre qu’à lire ». Il est vrai que, pour elle, le travail c’était d’abord celui des champs auquel tout le monde devait participer.
de la honte devant ses copains ados quand ils parlaient vacances : lui s’était occupé des foins…
d’avoir été de 5 à 10 ans le souffre-douleurs de copains de classe :

Je ne me défendais pas. Un jour, quand même, j’ai mordu mais dans l’ensemble j’encaissais. Après, mis en pension, je me suis réfugié dans le travail »

Et le père ? « Il restait à l’écart et ne s’est jamais interposé. J’ai quelques bons souvenirs avec lui ».

A la 3ème séance, Monsieur S. avoue :

Cela fait du bien de parler. Je me fais violence aujourd’hui pour dire toutes ces choses-là car, jusque là, j’angoissais que l’on découvre (même ma femme) mon enfance, ce que j’avais enduré, que ma mère n’avait pas eu d’affection pour moi, avait eu honte de moi. Que l’on découvre que je ne m’étais pas affirmé ; de ne pas avoir été comme tout le monde, un enfant heureux ; honte de ne pas aimer ma mère. J’aurais souhaité une mère écoutante et affectueuse.

Qu’a dû ressentir ce petit garçon blessé d’alors (énurétique du reste jusqu’à l’âge de 5 ans) ?

Ai-je été désiré ? Est-ce vraiment ma mère ? Suis-je aimé quand même ? Je voudrais avoir une discussion avec elle, savoir pourquoi… mais c’est impensable.

Monsieur S. se plaint de l’atmosphère lourde dans la famille. Il y a, dit-il, comme une peur d’aborder certains sujets, beaucoup de contraintes.

Quand ma mère téléphone, elle ne me pose aucune question sur nous. Le pire, c’est quand je lui ai annoncé mon mariage. Elle a dit : « Ah, oui… » et est passée à un autre sujet. Ça m’a révolté tellement… je trouve cela infantilisant.

A cette même séance, il rapporte le rêve suivant :

C’est une chaîne avec des boulons. Plein de boulons les uns à côté des autres. Moi, je suis au milieu et ils grossissent de plus en plus. J’étouffe et j’ai le sentiment de diminuer.

Prise de conscience de sa place de tout petit et de la nécessité d’écarter ce qui l’étouffe pour survivre.

Après avoir repensé à ce petit garçon blessé faisant émerger la colère contre sa mère, il se tourne de nouveau vers elle pour la comprendre, se penchant sur les conditions de vie à la ferme familiale.

Je la découvre progressivement dans l’exploitation, vivant avec ses beaux-parents, dès son mariage à 23 ans. Elle avait toujours rêvé de monter à Paris avec son époux en usine mais… je suis arrivé et elle désirait une fille.

La vie a été dure avec le beau-père, véritable patriarche autoritaire, et la belle-mère blessante. Blessée, elle est devenue blessante à son tour.

Pas à pas, le regard qu’il porte sur elle peut changer. Mais il ressent encore fortement son enfermement. Rêve :

J’étais dans un avion, les sièges étaient vides. On ne voit rien par les hublots, que du vide. Je me sens seul, coupé du monde.

Petit à petit, il va rompre cet isolement en osant s’affirmer, en s’affrontant. Sa vie professionnelle va lui permettre de se tester vis-à-vis de ses supérieurs, face au DG qu’il doit rencontrer bientôt.

A la 6ème séance, il dit sentir une amélioration de son psoriasis.

Le tournant de la thérapie se situe en septembre à la 17ème séance, à son retour de l’exploitation familiale. Il rêve.

Je suis dans une cour fermée sans fenêtre. La place est verte, il y a de l’herbe. Je joue au ballon, il y a une pente et il est parti par la seule ouverture, une porte noire en fer. Je la passe et cours chercher le ballon. Je m’aperçois que ce n’est pas un ballon de foot mais de rugby. Je continue à le chercher et me trouve devant une porte que je dois passer sinon je reste prisonnier, ce que je fais. De l’autre côté, c’est le salut, le calme…

Monsieur S. parle de la cour comme de son enfermement :

Ca pourrait être ma chambre qui, lorsque j’étais petit, constituait mon refuge. Je vois comme une ouverture dans ce rêve : je me vois pouvoir guérir, aller à la piscine, mettre des manches courtes… Le ballon rond symbolise mon enfance qui s’échappe. Je cours, je suis en quête. Du nouveau émerge (herbe verte). Je tourne la page en passant ces portes, je sors de ma prison.

Il relie cela avec la relation différente qu’il a eue avec sa mère pendant les vacances.

Je redoutais, je suis revenu soulagé, la chape est partie. Je me suis pour la première fois senti reconnu. J’ai l’impression de retrouver une mère.

A la séance suivante, il dit avoir moins besoin de « produits forts » pour sa peau. La crème Atoderm suffit !

Avec son DG, le voilà plus à l’aise.

Avant, j’aurais eu un blocage car il est froid et sarcastique. Aujourd’hui, les paroles d’autorité ne m’effraient plus. Je ne subis plus, je suis plus impliqué dans ce que je dis et fais.

A la 19ème séance, il annonce que le psoriasis est en train de partir ; ‘Je change, je parle plus, je me sens plus nature, j’ai plus envie de vivre surtout » :

Il rêve qu’il est avec une bande de copains dans un centre pour adultes. « On court comme des gamins, on, rigole, j’arrive dans une immense salle très conviviale où toutes les portes communiquent » .

Le voilà libre, soulagé de cette « chape de 50 Kg » dit-il, « il n’y a plus de main mise sur ma vie ».

Le 15 novembre, 21ème séance. La peau semble effectivement lisse. Il ne s’en étonne pas plus que cela.

Un rendez-vous doit être repris dans un mois pour continuer à consolider le personnage. Comme il ne le prend pas, je le relance. Il se fait un peu tirer l’oreille et nous arrivons finalement à nous voir en mars 2002, soit 3 mois plus tard.

Il parle alors d’une renaissance pour lui, tant sur le plan de la peau que de la relation à sa mère devant laquelle il se positionne maintenant « comme adulte » dit-il. Il est devenu acteur de sa vie.

Ecouter le petit garçon blessé par sa mère, en revivant avec lui sa souffrance, lui faire reconnaître sa colère, sa honte, lui laisser jeter un regard sur celle qui a aussi souffert, pour tenter de la comprendre et de l’accepter comme elle est. Autant d’étapes pour arriver à la guérison de la relation et, par là même, pourquoi pas de la peau ?

Françoise Joakimidès